2021, une année charnière ?

En 75 ans, notre conception de la question alimentaire s’est progressivement ajustée sous la pression des événements. Après la 2e Guerre mondiale, il s’agissait de  produire pour satisfaire la demande alimentaire en augmentation exponentielle. La FAO fut chargée de prendre la tête du mouvement de lutte contre la faim. Elle s’est lentement adaptée pour prôner une agriculture durable mais les intérêts privés menacés reprennent aujourd’hui la main.

Dans les années 70, les grandes famines démontrent que produire ne suffit pas. Beaucoup de personnes ne mangent pas à leur faim, simplement parce qu’ils n’ont pas les moyens d’avoir accès à la nourriture. Les organisations de la société civile se mobilisent progressivement. Les industriels de l’agrochimie et de l’agroalimentaire s’organisent aussi pour peser de tout leurs poids dans le dialogue avec les pouvoirs publics. Le modèle productiviste n’est pas remis en cause avant la fin du XXe siècle.

L’évolution de la FAO en fait une cible des lobbies

Suite au Sommet de la terre de Rio en 1992, puis pendant les deux premières décennies du XXIe siècle, les préoccupations environnementales et sociales montent. Au sein de la FAO, émerge une série d’initiatives[1] qui explorent des alternatives au modèle proposé par l’agrochimie. Avec ses ressources colossales, le secteur privé épaulé par de nouveaux acteurs comme les organisations pseudophilanthropiques (dont la principale, la Fondation Gates, est notamment organiquement liée au Big Data) et les divers centres de réflexion qu’il finance, prend une place de plus en plus considérable au cœur des États, des Nations unies et de ses agences, afin de préserver ses positions, ses acquis et ses profits.

Hold-up en cours sur la gouvernance alimentaire

Le Sommet sur les systèmes alimentaires prévu en 2021 en est une illustration aussi convaincante qu’inquiétante. La décision du Secrétaire général des Nations unies d’organiser ce Sommet conjointement avec l’Alliance pour l’action alimentaire* (Food Action Alliance), créée sous l’égide du Forum économique mondial de Davos, est une tentative pour modifier le rapport de force et vassaliser la FAO.

Autre fait marquant : le rapprochement annoncé en octobre 2020 de la FAO avec CropLife (le groupe des principaux producteurs mondiaux des pesticides). Des universitaires et personnalités politiques demandent l’arrêt de cette collaboration et la comparent avec ce que représenterait « l’annonce de l’OMS d’un projet commun avec Philip Morris ayant pour objectif de prévenir le cancer des poumons ».

Risques alimentaires, risques démocratiques ?

Le développement des technologies contribue à l’augmentation de la dépendance des paysans, premières victimes de la faim, envers les entreprises. Pouvant même aboutir à une prise de contrôle par les entreprises des terres et des ressources naturelles. Enfin, une des craintes majeures est qu’un fossé grandissant se creuse entre les aspirations des citoyens et le résultat des instances de gouvernance de l’alimentation. Une telle situation risque de favoriser des dérives politiques dont on a déjà pu observer les prémices (anti-multilatéralisme, populismes, extrémismes divers y compris repli communautaire de marginaux antisystèmes).

Source : article paru sur lafaimexpliquee.org

Creuser le sujet :

Letter from academics, scientists & researchers expressing concern regarding FAO’s announcement of plans to forge a new strategic partnership with CropLife International, 2020 (un article en français peut être partagé depuis le site de Générations futures Non au partenariat entre la FAO et l'industrie des pesticides)

Numérisation de l'agriculture : quels risques pour les paysans et les populations du Sud ?, Cédric Leterme (Cetri) 2019

Le rôle croissant du secteur privé dans les politiques agricoles et alimentaires en Afrique. Contexte, formes et enjeux2019

[1] gestion des pesticides, produire plus avec moins, agriculture biologique, agroécologie et agriculture « intelligente » face au climat