Interview de Lidwine Baloitcha et Aimé-Felix Dzamah

Le 14 novembre, l’équipe du CFSI accueillait ses intervenants d'Afrique de l'Ouest avant leur participation aux projections-débats du festival ALIMENTERRE, partout en France pendant une quinzaine de jours.

Lidwine Baloitcha est ingénieure en agroécologie, consultante en gestion durable des terres et adaptation au changement climatique. Elle est membre du Réseau JINUKUN-COPAGEN et de la fédération agro-écologique du Bénin. Elle est aussi promotrice du Centre de Valorisation pour l'Agriculture Durable, qu'elle a créé et où elle est chargée de la valorisation des pratiques agroécologiques.

Qu'est ce qui t'a motivée à faire partie du festival ?

J'ai vu qu'il y avait plusieurs films qui traitaient des conséquences de l'utilisation des Intrants Chimiques de Synthèse (ICS). Or, actuellement des agriculteurs utilisent abondamment les ICS, pour pouvoir produire les aliments que nous consommons, alors qu’ils ont des effets néfastes sur l’agriculture, la déforestation et même sur notre santé. En tant qu’agroécologiste et experte de gestion durable, il faut que je partage mes expériences par rapport aux conséquences des ICS. Il y a des alternatives : chez nous [dans sa ferme, n.d.l.r.], nous n'utilisons plus les ICS, nous avons développé des méthodes de production d’intrants et de produits de traitements naturels. Nous pratiquons aussi les associations de cultures, l’assolement, les rotations... Il y a plusieurs pratiques que nous pouvons mettre en place pour produire une alimentation saine pour la population. Car quand nous utilisons les ICS, nous empoisonnons nos consommateurs, qui ne sont pas conscients de ce qu'ils consomment.

Quel rapport vois-tu entre ce que tu fais et le changement climatique ?

Plusieurs mesures sont nécessaires pour s'adapter au changement climatique. Il y a des techniques que nous pouvons utiliser pour améliorer la fertilité des sols. Par exemple, la "gestion intégrée de la fertilité des sols" dont les mesures de conservation des eaux et des sols. L'agroécologie ne date pas d'hier, nos anciens, nos parents faisaient aussi de l'agroécologie. C'est après la « révolution verte » que les ICS ont envahi le marché. Enfin, nous devons tout faire pour valoriser, protéger et conserver les semences locales. Celles-ci sont plus adaptées, plus résilientes face au changement climatique, que les semences "améliorées". En tant que producteurs, nous devons vraiment encourager l'agriculture écologique, pour la protection de l'environnement et des générations futures.

Aimé-Felix Dzamah est agronome de formation, il est responsable programme dans une ONG française basée au Togo où il coordonne le programme "AGRO", à 270 km de Lomé, sur des questions de formation, mais aussi de montage de fermes agroécologiques.

Qu’est ce qui t’a motivé à venir partager ton expérience lors du Festival ?

Je trouve essentiels les échanges entre Nord et Sud sur des questions de développements agricoles. Je pense qu'aujourd'hui, il est très clair que les problématiques de développement sont conjointes, connectées entre les deux contextes. Il y a nécessité d’échanger par rapport à ces problématiques. Bien sûr, ce ne sont pas les mêmes, mais des échanges d'approches sont possibles. Il faut conscientiser les acteurs du Nord par rapport aux effets que peuvent avoir leurs pratiques agricoles sur le Sud. Dès que j'en ai l'occasion, je promeus ces différents échanges Nord-Sud.

Quelle importance accordes-tu à la formation dans ton parcours professionnel ?

Je trouve essentiel de former les jeunes. Aujourd’hui, la tendance en Afrique est le départ des jeunes du secteur primaire, notamment agricole, vers les services. Moi je suis de ceux qui pensent que pour un développement de l'Afrique, par exemple du Togo, mon pays, il faut renforcer davantage le secteur agricole, afin qu'il puisse porter les autres secteurs d'activité. Ma contribution, c'est donc d’essayer de redorer le blason du métier agricole, en faisant de l'agroécologie et en mettant en place des innovations. Mécaniser les travaux difficiles dans la mesure du possible, tout en ne rentrant pas dans le cycle d'une intensification poussée. Doter le secteur agricole d'innovations, comme le digital ou les services financiers,  peut contribuer à attirer à nouveau les jeunes vers les métiers agricoles. Donc la formation est un levier essentiel de développement pour l'Afrique et le Togo.

Tu parlais de l'impact qu'a eu sur ton parcours le fait d'avoir été dans le Nord, tu peux en dire plus ?

J’ai fait deux années de formation à Montpellier. Il s'agissait pour moi de comprendre l'histoire du développement agricole, du néolithique à nos jours. Finalement, analyser ma propre histoire, voir mon grand-père se casser le dos sans pouvoir tirer des revenus qui soient suffisants pour faire vivre dignement la famille m'a fait prendre conscience du cadre dans lequel évolue l’agriculture. Les politiques d'ajustements structurels et leurs effets sur la vie des gens m'ont fait comprendre un certain nombre de choses. Il fallait que je rentre et que je monte un projet qui puisse mobiliser les leviers que j'ai appris en formation, pour pouvoir les implémenter au Sud. J’ai essayé de faire adopter de nouvelles pratiques agricoles, en introduisant par exemple le motoculteur pour alléger la partie contraignante du travail, en proposant des bio-entrants accessibles et facilement épandables et en imaginant une mise sur le marché qui soit rémunératrice pour les agriculteurs. Par ailleurs, il faut que les consommateurs soient conscients qu'il faut acheter un peu plus cher pour encourager cette initiative.  

CFSI, novembre 2022