Les limites d’un modèle agricole construit autour des pesticides
Les pesticides font l'objet de nombreuses mobilisations en raison de leurs impacts négatifs sur l'environnement et la santé. Comment la dépendance aux pesticides est-elle entretenue dans le système agricole conventionnel ? Quels mécanismes permettent cette dépendance ?
Un modèle agricole construit autour des pesticides
À partir des années 1940-1960, face à la croissance démographique et aux préoccupations liées aux pénuries alimentaires, de nombreux États et acteurs privés encouragent l’augmentation des rendements agricoles grâce à l’utilisation de variétés à haut rendement, la mécanisation, la spécialisation des exploitations et l'utilisation croissante d'engrais chimiques, de pesticides et de semences sélectionnées et améliorées. Cette transformation des systèmes agricoles est communément qualifiée de « Révolution verte ».
La monoculture est un modèle agricole central de cette révolution verte. Elle consiste à cultiver une seule espèce végétale sur une même parcelle et pendant une période prolongée afin de maximiser les rendements et de réduire les coûts. Cependant, les champs de monoculture représentent un garde-manger considérable pour les insectes, notamment certains ravageurs, c’est pourquoi le développement de la monoculture s’est accompagné du développement et de l’utilisation de fertilisants, herbicides et insecticides. Les agriculteurs et agricultrices se retrouvent donc dans un système qui renforce leur dépendance aux intrants et aux pesticides.
Les pesticides menacent la biodiversité, ce qui est alarmant étant donné que cette même biodiversité est un facteur de production central pour l’agriculture. En effet, pour la reproduction des cultures, les insectes polinisateurs, tels que les abeilles, jouent un rôle crucial. Mais leur survie est gravement menacée par l’utilisation massive de pesticides. Une fois appliqués, les pesticides sont une réelle menace pour les écosystèmes, ils se retrouvent dans l’eau ainsi que dans les insectes et les oiseaux qui s’en nourrissent, on les retrouve également dans les aliments que l’on consomme.
Si les effets négatifs des pesticides sur l’environnement sont largement démontrés, ils sont également associés à des enjeux sanitaires. Des préoccupations existent en effet concernant leurs effets potentiels sur la santé humaine, notamment sur le système endocrinien et sur le neurodéveloppement.

Source : L'Atlas des pesticides, 2023
Quand les bénéfices sont privés mais les coûts sont collectifs
Les pouvoirs publics jouent un rôle important dans la régulation et l’orientation des systèmes agricoles et alimentaires. En France, malgré certains dispositifs publics ayant pour objectif la réduction de l’usage de pesticides, une large part des soutiens publics reste orientée vers des modèles agricoles qui ne conditionnent pas suffisamment leur accès à une réduction de l’usage des pesticides et à la prise en compte des externalités environnementales et sociales. En effet, les soutiens publics sont majoritairement fléchés vers des systèmes de production standardisés et des acteurs économiques engagés dans des chaînes de valeur où les agriculteurs et agricultrices subissent les prix des industriels et de la grande distribution, plutôt que dans des modèles différenciés valorisant davantage les externalités environnementales et sociales positives.

Source : BASIC, « Étude sur la création de valeur et les coûts sociétaux du système alimentaire français », 2024
Cela pose question étant donné que les coûts cachés liés aux pesticides, soit les coûts payés par la société pour compenser leurs impacts sociaux, environnementaux et économiques, sont particulièrement conséquents. À l’échelle européenne, les coûts directement attribuables aux pesticides – environ 2,3 milliards d’euros supportés la société en 2017 – sont près de deux fois plus élevés que les bénéfices nets qui sont directement réalisés par l’industrie – près de 0,9 milliard d’euros la même année. Sans soutien public au secteur des pesticides, ni prise en charge collective des dépenses associées aux impacts négatifs qu’il engendre, sa profitabilité serait donc aujourd’hui impossible. D’où l’intérêt de réduire la dépendance structurelle au modèle conventionnel et de mieux intégrer les coûts environnementaux et sociaux dans les décisions économiques.
La mainmise de l'industrie des pesticides
L’industrie des pesticides est parvenue à créer et à entretenir un système de dépendance dans lequel les agriculteur·ice·s, semencier·ère·s, conseiller·ère·s, distributeur·ice·s et autres acteur·ice·s des filières se sont organisé·e·s autour d’un modèle où les pesticides occupent une place centrale. Cette dépendance s’auto-entretient puisque l’usage répété des pesticides favorise le développement de ravageurs résistants, ce qui peut conduire à recourir à d’autre substances ou à augmenter la fréquence des traitements. L’usage des pesticides peut également être renforcé par certains conflits d’intérêts, notamment lorsque les personnes chargées du conseil phytosanitaire entretiennent des liens commerciaux avec les entreprises qui vendent ces produits. La dépendance aux pesticides ne repose donc pas uniquement sur les choix individuels des agriculteurs et agricultrices, mais également sur l’organisation économique, technique et institutionnelle des filières.
L’influence de l’industrie des pesticides ne se limite pas aux pratiques agricoles mais s’étend également à la recherche et à la production de connaissances scientifiques. En effet, l’industrie peut financer des travaux de recherche, intervenir dans la production et la diffusion de connaissances et chercher à influencer les processus d’évaluation scientifique, notamment en mettant en avant certaines controverses ou incertitudes. Ces pratiques contribuent à entretenir le doute autour des risques liés aux pesticides et à ralentir l’évolution des politiques publiques. L’industrie des pesticides fait également l’objet de critiques et controverses concernant des tentatives de discréditer ou d’intimider certains chercheurs et chercheuses dont les travaux remettent en cause ses intérêts.
La mobilisation contre l’Omnibus pesticides
En 2024, la Commission européenne a lancé un programme de « simplification » et de dérégulation à travers des propositions législatives appelées « Omnibus », dans le but de renforcer la compétitivité des entreprises, notamment en limitant le devoir de vigilance. Le dixième de ces textes, l’Omnibus en matière de sécurité alimentaire et de sécurité des aliments pour animaux (« Food and Feed Safety Omnibus »), présenté par la Commission européenne le 16 décembre 2025, est particulièrement préoccupant puisqu’il vise à considérablement simplifier la régulation sur les pesticides en Europe, au bénéfice des lobbies de l’agrochimie.
S’il était adopté, l’Omnibus constituerait un recul historique pour l’Union européenne (UE) en matière de régulation des pesticides. Il prévoit notamment les mesures suivantes :
Principe d’approbation illimitée des pesticides : si actuellement les pesticides sont réexaminés tous les 10 à 15 ans, ils pourront bénéficier d’une autorisation illimitée grâce à la suppression des réexamens périodiques prévue par le texte ;
Prolongation des délais de grâce : lorsqu’ils seront bannis pour cause de protection de santé humaine et de l’environnement, les pesticides pourront continuer à circuler et à être utilisés jusqu’à 36 mois, contre 18 mois actuellement.
Cette volonté de simplification suscite une forte mobilisation de la part d’organisations environnementales, paysannes et de santé, à laquelle le CFSI s'associe. Des rassemblements sont ainsi prévus en France et devant le Parlement européen à Strasbourg les 10 et 11 octobre 2026. Pour en savoir plus sur la mobilisation contre le « Food and Feed Safety Omnibus » : https://www.generations-futures.fr/actualites/widget-shake-omnibus/
Le projet d’Observatoire des coûts sociétaux de l'alimentation
Afin de documenter les coûts cachés de nos systèmes agricoles et alimentaires, notamment ceux liés aux pesticides, le BASIC et l’Institut Veblen s’associent afin de lancer en 2027 « Ce qu’il en coûte », un observatoire des coûts sociétaux de l’alimentation. Leur objectif est notamment d’améliorer la redevabilité concernant l’utilisation de l’argent public en matière d’alimentation. Pour en découvrir plus et soutenir le projet : https://cequilencoute.org/
Pour en savoir plus sur les pesticides :
BASIC (2021). Étude des financements publics et privés liés à l’utilisation agricole de pesticides en France : https://basic.coop/productions/etude/etude-des-financements-publics-et-prives-lies-a-lutilisation-agricole-de-pesticides-en-france/
BASIC (2021). Pesticides, un modèle qui nous est cher : https://basic.coop/productions/etude/pesticides-un-modele-qui-nous-est-cher/
BASIC (2024). Étude sur la création de valeur et les coûts sociétaux du système alimentaire français : https://basic.coop/actualites/publication/ce-que-coute-le-systeme-alimentaire-francais/
Webinaire ALIMENTERRE « Souveraineté alimentaire et pesticides », 2025 : https://www.alimenterre.org/webinaire-souverainete-alimentaire-et-pesticides
« Dix questions à Larissa Mies Bombardi », propos recueillis par Valéry Rasplus, 2026 : https://www.alimenterre.org/dix-questions-a-larissa-mies-bombardi-auteure-du-livre-pesticides-un-colonialisme-chimique
CCFD Terre Solidaire (2025). Observatoire de la Souveraineté Alimentaire : La France à table, le Sud paye l’addition : https://www.alimenterre.org/la-france-a-table-le-sud-paie-l-addition
CFSI, septembre 2026