Des parcours d'apprentissage aux métiers agricoles très genrés
Doctorante en sociologie à Toulouse, Emma Frison étudie les parcours de formation des futurs éleveurs et éleveuses. Ses travaux mettent en évidence des inégalités persistantes dans l'enseignement agricole, liées aux socialisations rurales et aux rapports de genre.
Vos travaux vous amènent-ils des constats d'inégalités liés au genre dans l'enseignement agricole ?
Ma thèse porte sur les trajectoires d'apprentissage au métier d'éleveur ou d'éleveuse : j'essaie de comprendre par quelles voies les personnes apprennent le métier et en quoi ces parcours diffèrent selon le genre. Je constate des inégalités qui persistent. D'abord, la répartition très genrée entre les filières professionnelles. L'enseignement agricole compte presque autant de filles que de garçons, mais cette mixité est trompeuse Les garçons se concentrent majoritairement dans les filières professionnelles de l'agroéquipement, de l'aménagement paysager ou de la forêt, tandis que les filles s'orientent massivement vers les formations de services, en particulier la filière SAPAT2. Or les filières associées aux professions dites «masculines» offrent un éventail plus large de débouchés, notamment dans la production ou la mécanique agricole. À l'inverse, les filières féminisées conduisent principalement vers des emplois du soin, socialement moins valorisés et souvent plus précaires. L'offre de formation limite ainsi les possibilités d' orientation des filles. Cette structuration se répercute directement sur le marché du travail rural, où les jeunes femmes sont dirigées vers les métiers du soin. L'enseignement agricole contribue à reproduire la division socio-sexuée du travail présente dans les mondes ruraux, en orientant les jeunes vers des métiers assignés à leur genre. Les filles qui souhaitent entrer dans les mondes agricoles y accèdent plus tardivement que les garçons, souvent dans le cadre d'une reconversion. Cela apparaît clairement dans les formations destinées aux adultes, comme le brevet professionnel responsable d'entreprise agricole, où l'on compte proportionnellement davantage de femmes, tandis que les formations initiales demeurent très masculines. Les filles sont également plus nombreuses à poursuivre des études après leur formation initiale et ont des niveaux de diplôme plus élevés.
Qu'observez vous dans les situations d'apprentissage concrètes au sein de l'enseignement agricole ?
Les garçons issus de milieux ruraux bénéficient souvent d'une socialisation précoce au travail agricole, ils arrivent donc en formation avec des compétences techniques. Les filles, même issues du milieu agricole, sont moins exposées à certains apprentissages informels notamment autour de la machine. Les ateliers et travaux pratiques sont des espaces où se rejouent des inégalités de genre : les garçons vont se diriger spontanément vers les tracteurs ou le matériel, pendant que les filles restent plus en retrait ou passent après les garçons et moins souvent. Quand elles sont peu nombreuses dans une classe, elles doivent davantage « faire leurs preuves». Ces situations ne sont pas toujours identifiées comme des injustices par les élèves, mais elles ont des effets très concrets sur l'acquisition de compétences techniques.
Les stages sur les fermes sont-ils également concernés ?
Cela dépend beaucoup des territoires et des filières. Dans mes premiers travaux, certaines enseignantes m'avaient signalé des maîtres de stage ne souhaitant pas accueillir de filles. Dans mon terrain actuel, ce n'est pas le cas, notamment parce que les jeunes filles sont très souvent issues du milieu agricole, avec un réseau local facilitant l'accès aux stages. Mais les inégalités peuvent ressurgir ailleurs, notamment dans les tâches confiées ou dans la manière dont elles doivent prouver leur légitimité. [...] Voir l'article complet.
Article paru dans le numéro 510 de Transrural Initiatives novembre-décembre 2025.



