Brèves

08/02/13
Paul Kagame et Micke Mack à Davos

L’Afrique était à l’honneur au Forum économique mondial (WEF) qui s'est tenu à Davos à la fin du mois de janvier, avec une représentation renforcée du continent et la promotion d'un modèle de développement qui devrait permettre à l'Afrique de « réaliser sa propre révolution verte ». Côté face, la sécurité alimentaire est en haut de l’agenda politique et « la nouvelle vision pour l’agriculture » promue par les dirigeants du monde affirme remettre les agriculteurs familiaux, premières victimes de la faim, au cœur du développement. Côté pile, la croissance économique importante des pays africains (5 % en moyenne) et les potentialités de ses marchés suscitent l’intérêt des investisseurs.

Photo ci-contre : Paul Kagame, le président rwandais, et Mike Mack, PDG de Syngenta, leader mondial dans la production de semences et d'engrais

L'Afrique est le seul continent où la faim continue de progresser. Lancée par le WEF en 2006 et portée par des multinationales et des mégafondations philanthropiques, l'Alliance des entreprises contre la faim chronique (BAACH en anglais) estime que le continent africain doit entamer sa « révolution verte », comme le firent l’Inde ou le Mexique, en augmentant considérablement leur production agricole entre 1940 et 1960. A partir de dix projets pilotes au Kenya (distribution d'intrants à prix réduits, production de sorgho à grande échelle pour produire des agrocarburants,...), l'Alliance propose des « nouvelles approches, pratiques et durables » pour galvaniser la production alimentaire et les revenus des paysans.

L'agriculture familiale face à Goliath

Basée sur les conclusions tirées de cette expérience, la « Nouvelle vision pour l’agriculture » est menée par 26 « partenaires » parmi lesquels : BASF, Bayer CropScience, The Coca-Cola Company, DuPont, Heineken, Kraft Foods, Metro, Monsanto Company, Maersk, Mosaic, Nestlé, PepsiCo, Syngenta, etc. Le rapport 2013 de cette initiative promet de stopper la spirale de la marginalisation des petits producteurs agricoles qui représentent 2 milliards d'individus avec leurs familles, nourrissent toujours 70 % de l'humanité et sont paradoxalement les plus durement touchés par la faim. Au lieu d'être considérés comme archaïques, le rapport les qualifie d' « agents de changements » et de « catalyseurs » dans la transformation de l'agriculture. Le terme  « small-holder » (petit producteur ou agriculteur familial en français) y est répété pas moins de 61 fois dans la trentaine de pages du rapport !

Le journal britannique The Guardian (Davos 2013: new vision for agriculture is old news for farmers) émet de sérieux doute sur la sincérité du propos : quel peut être le poids des intérêts des petits exploitants souvent mal organisés face au pouvoir de négociation de la quintessence de l'agrobusiness mondial ? La rhétorique du partenariat de développement masque la gigantesque asymétrie de pouvoir des participants. Les multinationales de l’agrobusiness se répartissent les différents maillons de la chaîne alimentaire : Monsanto et Syngenta s’occuperont de la fourniture d’intrants (engrais et semences), TNT s’occupera du transport, Promasidor et Unilever de la vente de produits transformés, Tetra Pak et Sealed Air du packaging, etc. Les populations ne sont vues que comme des fournisseurs et consommateurs potentiels. Rien ne dit qu'elles bénéficieront des projets.

L'expérience du Rwanda, modèle de cette "Nouvelle vision"

Selon l'ONG belge Entraite et Fraternité, ces politiques ont déjà été appliquées par certains Etats, dont le Rwanda reconnu par les différents acteurs de la communauté internationale pour ses progrès et le « volontarisme » de ses politiques. Paul Kagamé, le président rwandais, était d'ailleurs présent à Davos pour annoncer la création à Kigali d’une bourse des matières premières. Or, selon les journalistes locaux (Syfia Grands Lacs), tous les agriculteurs ne s'y retrouvent pas et les déséquilibrent alimentaires s'accentuent. La politique mise en place par le gouvernement passe par la monoculture sur de grandes étendues, la spécialisation des régions et la fourniture d'intrants subventionnés et semences améliorées afin de  « faire passer les paysans d'une agriculture de subsistance à une agriculture commerciale ». Si l'objectif d'augmenter la production globale est atteint, cette révolution verte pèse souvent sur l'alimentation des familles paysannes qui sont obligées d'acheter les productions qu'elles cultivaient auparavant pour leur propre consommation, et dont le revenu ne parvient pas toujours à couvrir tous les coûts de production.

Issue incertaine mais marchés prometteurs

Les solutions au problème de la faim sont complexes mais ce n'est pas en imposant des modèles de l'extérieur, conçus par une alliance de géants de l'industrie prônant des solutions technologiques aux effets controversés sur la sécurité alimentaire (OGM, agrocarburants,...) que l'on peut espérer voir les conditions de vie des populations s'améliorer durablement. Un des fondateurs du Forum de Davos, l’économiste suisse Klaus Schwab,  reconnaissait le 16 janvier dernier que « les biocarburants ont un impact sur la gestion des ressources en eau, sur la gestion des terres arables et sur la sécurité alimentaire. Nous avons vu que les prix des denrées ont augmenté et entraîné des problèmes sociaux conséquents qui touchent davantage les pauvres que les riches ».

Ce qui est certain en revanche, c'est que la croissance économique de l'Afrique attire les investisseurs (« dernier bastion de forte croissance » selon l'homme d'affaires indien Sunil Bharti Mittal) et que son poids démographique est devenu un argument de vente face à la saturation des marchés dans le reste du monde. Selon les prévisions du FMI, la croissance serait de 5,3%  en 2013 et l'on parle d'un doublement dans la prochaine décennie. Reste à savoir si les africains en bénéficieront. Le plus urgent est de soutenir des réformes dans la gouvernance du foncier et un renforcement des institutions et de la société civile afin de négocier au mieux les conditions de ces investissements.

 

Sources :

- The Guardian, Davos 2013: new vision for agriculture is old news for farmers

- Gabon Review, L'Afrique à Davos, un piège qui se referme ?

- Al Arabita News, Global food security a central topic at Davos 2013

- La Tribune, Saga Africa à Davos

- Syfia Grands Lacs, Rwanda : bilan mitigé pour la révolution verte

- Entraide et Fraternité, L'appât du grain

01/02/13
Une femme fait les poubelles près du marché de Milan © Antonio Calanni/AP

Alors que la crise économique a de plus en plus d’effets sur les plus pauvres en Europe, l’UE n’a toujours pas décidé de maintenir l’aide alimentaire qui concerne 18 millions d’européens, dont 3,5 millions de français. Les pays qui y sont opposés, Allemagne, Royaume-Uni et Suède, estiment que l’aide alimentaire devrait être une prérogative nationale.

Si un accord est trouvé, l’UE ne devrait cependant mettre à la disposition des associations qu’une infime partie du budget communautaire. En 2012, la France avait bénéficié de 70 millions d’euros d’aide alimentaire européenne, une broutille si on la compare au budget de l’Union (147,2 milliards d’euros de crédits d'engagement) ou à celui de la France (plus de 550 milliards d’euros). Cet apport est cependant essentiel au fonctionnement des associations telles que La Croix rouge, le Secours populaire et les Restos du cœur.

Rappelons qu’un rapport d’EUROSTAT annonçait que près du quart de la population de l’Union Européenne, soit 120 millions de personnes, est menacée de pauvreté et d’exclusion sociale et qu’en France, ce sont 19,3 % des français qui sont ainsi menacés, soit près de 12 millions de personnes.

Rappelons aussi qu’on estime qu’environ 800,000 français sont sous-alimentés (1,2 %) et, qu’à titre de comparaison, aux Etats-Unis près de 17 millions de personnes  n’ont pas mangé à leur faim en 2011 (5,5 % de la population) et plus de 46 millions d’américains ont eu recourt à l’aide alimentaire.

Source : Materne Maetz, publié sur le site La faim expliquée ?

Voir aussi :

- La vidéo de sensibilisation the Air Food Project

- L’aide alimentaire pour les plus pauvres bientôt supprimée ? (Bastamag)

- L’interview de Jean-Louis Callens du Secours Populaire Français

01/02/13
Photo de Janet Yellen

La vice-présidente de la Fed (Réserve fédérale des Etats-Unis) a indiqué que son pays voulait "aussi vite que possible" réformer le marché des produits financiers dérivés (voir Actualité AFP). Elle a notamment fait référence aux engagements pris lors du sommet des pays du G20 en 2009 suite aux émeutes de la faim et qui devaient être suivis d’effet avant la fin de l’année 2012, mais qui du fait de «difficultés» rencontrées n’ont pas pu encore être respectés.

Rappelons que dans les années 70 de nouveaux dispositifs sont apparus sur les marchés tels que les produits dérivés du commerce des marchandises qui permettent de spéculer sur les changements des prix des produits. Leur volume peut concerner plusieurs fois le volume réel de produits échangés sur le marché physique. Ils ont connu une véritable explosion au fil des ans et représentaient en 2011 plus de 700.000 milliards de dollars (à comparer aux 60.000 milliards de dollars de PIB mondial).

L’effet réel de la spéculation financière dans l’instabilité et la hausse des prix alimentaires reste sujet à polémique. Deux thèses s’opposent : celle qui considère que les opérateurs non commerciaux ont été attirés par des prix qui augmentaient pour d’autres raisons (thèse défendue notamment par le FMI), et celle qui considère que les marchés financiers sont l’une des causes de la hausse des prix.

Une nouvelle pièce à rajouter au dossier est un travail mené en 2011 par des chercheurs du New England Complex Systems Institute (NECSI), à Cambridge, aux Etats-Unis, et qui a abouti à la construction d’un modèle qui reproduit fidèlement l’évolution récente des prix agricoles. Ce modèle accorde à la spéculation et à la production d’éthanol la responsabilité conjointe majeure dans la crise alimentaire traversée depuis 2007. Le rapport des chercheurs américains concluait à l’urgence d’une réglementation des marchés financiers et à une modification de la politique de soutien à la production d’agrocarburants à partir du maïs.

Il sera intéressant de voir si la réglementation promise par la vice-présidente de la Fed verra vraiment le jour et dans quels délais elle sera effectivement appliquée, puis de voir quel sera ses effets sur les marchés des produits alimentaires et agricoles d’une façon plus générale.

Source : Materne Maetz, publié sur le site La faim expliquée ? le 6 janvier 2013

A lire/ à voir :

- Volatilité des prix alimentaires : témoignage d'une acteur des marchés financiers

- la campagne de SOS Faim Belgique "On en joue pas avec la nourriture"

31/01/13
Manifestants contre le projet d'Herakles Farms

François Hollande reçoit ce mercredi 30 janvier Paul Biya, président du Cameroun depuis 30 ans et doyen de la Françafrique. Il doit être surtout question d'économie car le président camerounais est accompagné d'une forte délégation avec notamment le Ministre des Mines et de l'industrie et le Ministre de l'Agriculture, secteurs qui pourraient faire l'objet d'investissements français au Cameroun.

Deux ONG camerounaises, le CED (Centre Pour l’Environnement et le Développement) et le RELUFA (Réseau de Lutte Contre la Faim) alertent l'opinion publique française sur le silence du gouvernement camerounais face aux agissements de la société SGSOC, filiale du groupe américain Herackles Farms, qui s'est engagé en toute illégalité dans la mise en place d’une plantation de palmier à huile d’environ 70,000 ha dans la région du Sud-Ouest du Cameroun.

Ce projet est inquiétant, parce qu’il inaugure une tendance au Cameroun, et pourrait servir de modèle pour les investissements dans le secteur des agro-industries au cours des prochaines années. Quelques années après les émeutes de la faim au Cameroun, l’attribution des concessions foncières semble ne pas se soucier de la préservation des moyens de subsistance des populations rurales.

Voir le communiqué des ONG camerounaises "Comment une société américaine opère au Cameroun en toute illégalité"

Sources : aGter, Rue89, RFI

Sur le même sujet :

- Cameroun : une déforestation massive travestie en projet de développement

- La dernière frontière de l'huile de palme

- Interview d'Hubert Cochet sur les achats et locations de terres sur la planète

22/01/13
Photo Olivier Se Schutter

Dans une tribune publiée le 17 janvier, Olivier De Schutter, le rapporteur spécial pour le Droit à l'alimentation à l'ONU, interpelle les députés européens car ils pourraient laisser passer l'occasion de prendre en compte les objectifs de lutte contre la faim et la pauvreté dans la réforme de la Politique Agricole Commune (PAC). La Commission Agriculture du Parlement européen vote cette semaine les amendements au projet de réforme.

La prise en compte de l'impact sur le développement des pays du Sud est pourtant une obligation légale depuis le Traité de Lisbonne de 2007.

En effet, le rôle de l'UE, en tant qu'importateur et exportateur majeur de denrées agricoles, n'est pas neutre dans la réalisation du droit à l'alimentation dans les pays partenaires dont les populations souffrent de la faim*. Or, l'article 208 du Traité établit la primauté de la lutte contre la pauvreté dans la définition de toutes les politiques qui sont susceptibles d'affecter les pays en développement.

En juin 2012, les députés de la Commission du développement ont voté à l'unanimité en faveur d'une surveillance et d'une prise en compte des impacts de la PAC sur le développement. Cependant, ces exigences n'ont pas été reprises dans les amendements de compromis rédigés en décembre par la Commission Agriculture et vont être votées le 23 et le 24 janvier en tant qu'amendements déposés à titre individuel.

Pour Olivier De Schutter, si l'on veut que la PAC soit au service de tous les agriculteurs, il faut suivre les effets des importations et exportations agricoles sur les pays en développement, consulter les organisations paysannes de ces pays, et évaluer correctement les impacts sur le droit à l'alimentation. Il demande également aux députés de s'assurer que l'obligation de rotation de cultures et le soutien à la production de légumineuses soient bien inclus dans le "verdissement" de la PAC, car l'énorme dépendance de l'UE en soja et maïs pour l'alimentation animale a des conséquences dramatiques sur l'environnement et l'agriculture familiale des pays exportateurs.

*Voir l'article de De Schutter "La PAC à l'horizon 2020 : le rôle de l'UE dans le soutien à la réalisation du droit à l'alimentation."

Voir aussi la brochure du CFSI : "Pour une PAC solidaire avec le Sud : propositions aux parlementaires européens et ACP"