Davos : une "nouvelle" révolution verte souhaitée par l'agrobusiness pour l'Afrique
8 février

L’Afrique était à l’honneur au Forum économique mondial (WEF) qui s'est tenu à Davos à la fin du mois de janvier, avec une représentation renforcée du continent et la promotion d'un modèle de développement qui devrait permettre à l'Afrique de « réaliser sa propre révolution verte ». Côté face, la sécurité alimentaire est en haut de l’agenda politique et « la nouvelle vision pour l’agriculture » promue par les dirigeants du monde affirme remettre les agriculteurs familiaux, premières victimes de la faim, au cœur du développement. Côté pile, la croissance économique importante des pays africains (5 % en moyenne) et les potentialités de ses marchés suscitent l’intérêt des investisseurs.

Photo ci-contre : Paul Kagame, le président rwandais, et Mike Mack, PDG de Syngenta, leader mondial dans la production de semences et d'engrais

L'Afrique est le seul continent où la faim continue de progresser. Lancée par le WEF en 2006 et portée par des multinationales et des mégafondations philanthropiques, l'Alliance des entreprises contre la faim chronique (BAACH en anglais) estime que le continent africain doit entamer sa « révolution verte », comme le firent l’Inde ou le Mexique, en augmentant considérablement leur production agricole entre 1940 et 1960. A partir de dix projets pilotes au Kenya (distribution d'intrants à prix réduits, production de sorgho à grande échelle pour produire des agrocarburants,...), l'Alliance propose des « nouvelles approches, pratiques et durables » pour galvaniser la production alimentaire et les revenus des paysans.

L'agriculture familiale face à Goliath

Basée sur les conclusions tirées de cette expérience, la « Nouvelle vision pour l’agriculture » est menée par 26 « partenaires » parmi lesquels : BASF, Bayer CropScience, The Coca-Cola Company, DuPont, Heineken, Kraft Foods, Metro, Monsanto Company, Maersk, Mosaic, Nestlé, PepsiCo, Syngenta, etc. Le rapport 2013 de cette initiative promet de stopper la spirale de la marginalisation des petits producteurs agricoles qui représentent 2 milliards d'individus avec leurs familles, nourrissent toujours 70 % de l'humanité et sont paradoxalement les plus durement touchés par la faim. Au lieu d'être considérés comme archaïques, le rapport les qualifie d' « agents de changements » et de « catalyseurs » dans la transformation de l'agriculture. Le terme  « small-holder » (petit producteur ou agriculteur familial en français) y est répété pas moins de 61 fois dans la trentaine de pages du rapport !

Le journal britannique The Guardian (Davos 2013: new vision for agriculture is old news for farmers) émet de sérieux doute sur la sincérité du propos : quel peut être le poids des intérêts des petits exploitants souvent mal organisés face au pouvoir de négociation de la quintessence de l'agrobusiness mondial ? La rhétorique du partenariat de développement masque la gigantesque asymétrie de pouvoir des participants. Les multinationales de l’agrobusiness se répartissent les différents maillons de la chaîne alimentaire : Monsanto et Syngenta s’occuperont de la fourniture d’intrants (engrais et semences), TNT s’occupera du transport, Promasidor et Unilever de la vente de produits transformés, Tetra Pak et Sealed Air du packaging, etc. Les populations ne sont vues que comme des fournisseurs et consommateurs potentiels. Rien ne dit qu'elles bénéficieront des projets.

L'expérience du Rwanda, modèle de cette "Nouvelle vision"

Selon l'ONG belge Entraite et Fraternité, ces politiques ont déjà été appliquées par certains Etats, dont le Rwanda reconnu par les différents acteurs de la communauté internationale pour ses progrès et le « volontarisme » de ses politiques. Paul Kagamé, le président rwandais, était d'ailleurs présent à Davos pour annoncer la création à Kigali d’une bourse des matières premières. Or, selon les journalistes locaux (Syfia Grands Lacs), tous les agriculteurs ne s'y retrouvent pas et les déséquilibrent alimentaires s'accentuent. La politique mise en place par le gouvernement passe par la monoculture sur de grandes étendues, la spécialisation des régions et la fourniture d'intrants subventionnés et semences améliorées afin de  « faire passer les paysans d'une agriculture de subsistance à une agriculture commerciale ». Si l'objectif d'augmenter la production globale est atteint, cette révolution verte pèse souvent sur l'alimentation des familles paysannes qui sont obligées d'acheter les productions qu'elles cultivaient auparavant pour leur propre consommation, et dont le revenu ne parvient pas toujours à couvrir tous les coûts de production.

Issue incertaine mais marchés prometteurs

Les solutions au problème de la faim sont complexes mais ce n'est pas en imposant des modèles de l'extérieur, conçus par une alliance de géants de l'industrie prônant des solutions technologiques aux effets controversés sur la sécurité alimentaire (OGM, agrocarburants,...) que l'on peut espérer voir les conditions de vie des populations s'améliorer durablement. Un des fondateurs du Forum de Davos, l’économiste suisse Klaus Schwab,  reconnaissait le 16 janvier dernier que « les biocarburants ont un impact sur la gestion des ressources en eau, sur la gestion des terres arables et sur la sécurité alimentaire. Nous avons vu que les prix des denrées ont augmenté et entraîné des problèmes sociaux conséquents qui touchent davantage les pauvres que les riches ».

Ce qui est certain en revanche, c'est que la croissance économique de l'Afrique attire les investisseurs (« dernier bastion de forte croissance » selon l'homme d'affaires indien Sunil Bharti Mittal) et que son poids démographique est devenu un argument de vente face à la saturation des marchés dans le reste du monde. Selon les prévisions du FMI, la croissance serait de 5,3%  en 2013 et l'on parle d'un doublement dans la prochaine décennie. Reste à savoir si les africains en bénéficieront. Le plus urgent est de soutenir des réformes dans la gouvernance du foncier et un renforcement des institutions et de la société civile afin de négocier au mieux les conditions de ces investissements.

 

Sources :

- The Guardian, Davos 2013: new vision for agriculture is old news for farmers

- Gabon Review, L'Afrique à Davos, un piège qui se referme ?

- Al Arabita News, Global food security a central topic at Davos 2013

- La Tribune, Saga Africa à Davos

- Syfia Grands Lacs, Rwanda : bilan mitigé pour la révolution verte

- Entraide et Fraternité, L'appât du grain